.V.
Terrain d’entraînement militaire
et cathédrale de Manchyr

Duché de Manchyr
Principauté de Corisande

Le capteur placé sur l’épaule droite de Hektor de Corisande offrait à Merlin une vue délicieusement détaillée sur les poils d’oreille du prince. Il arrivait souvent au seijin d’être douloureusement tenté de se servir de la fonction d’autodestruction de ces engins pour se débarrasser de lui une fois pour toutes. Les modules distants des PARC étaient conçus pour agir de façon coordonnée avec leurs clones pour désintégrer des circuits précis dans les installations ennemies à l’aide de leurs « capsules-suicide » incendiaires ou explosives. Merlin n’aurait aucune difficulté à en introduire plusieurs dans le conduit auditif du Corisandin afin de l’éliminer dans son sommeil.

Par malheur, il lui serait impossible de camoufler son forfait. Même si les guérisseurs sanctuariens ne fondaient l’exercice de leur art que sur ce qu’ils avaient appris par cœur dans le Livre de Pasquale, et non sur de quelconques bases scientifiques, il leur serait difficile, lors de l’autopsie, de passer à côté des dégâts infligés à l’intérieur du canal auriculaire de la victime par une explosion capable de percer une plaque d’acier trempé. Merlin préférait ne pas imaginer les questions qu’un tel mystère engendrerait. On ne manquerait pas de soupçonner les Charisiens d’avoir fait usage pour cette horreur des arts occultes transmis par leur véritable maîtresse, Shan-wei. Ce qui, détail embarrassant, ne serait pas tellement éloigné de la vérité.

Déjà que tout le monde en Corisande nous croit coupables d’une première tentative d’assassinat sur sa personne…, se dit Merlin en faisant pivoter le champ de vision du capteur de l’oreille poilue du prince vers la pente herbeuse sur laquelle Hektor, sa fille et le comte de Coris chevauchaient en compagnie du comte de L’Enclume-de-Pierre.

Ce n’est pas en ajoutant des accusations de sorcellerie à cette mélasse que j’arrangerai les choses !

Il sourit, mais son amusement disparut quand il se rappela ce que Hektor était venu observer là.

Manchyr avait six heures d’avance sur Tellesberg. Alors que le soleil ne se lèverait que dans quelques heures sur la capitale charisienne, le matin était déjà bien avancé en Corisande et les soldats détachés pour faire la démonstration de leur nouvel armement à Hektor l’attendaient depuis une petite heure.

— Très bien, Rysel, dit le prince. Vos rapports se sont révélés des plus intrigants. J’ai hâte de voir vos canons à l’œuvre.

— Je pense que vous ne serez pas déçu, Mon Prince, répondit L’Enclume-de-Pierre.

— Je n’en doute pas.

Le comte lui sourit à pleines dents, puis adressa un signe de tête au jeune officier qui se tenait à son côté. Celui-ci ramassa un drapeau jeté dans l’herbe à ses pieds et le brandit vigoureusement au-dessus de sa tête. Plus bas, au niveau des batteries déployées, un autre militaire le vit et lui répondit de la même manière. Les équipes de pièce se mirent alors au travail.

Les canons avaient une curieuse allure, surtout en comparaison des pièces que Haut-Fond s’employait à couler pour Charis. Leur volée était courte et épaisse, ce qui n’avait rien d’étonnant, aux yeux de Merlin, puisqu’elles étaient directement inspirées des croquis rapportés par le capitaine de vaisseau Myrgyn. Ce dernier n’avait dessiné que les caronades de bordée des galères charisiennes, et non les longues pièces de chasse. Par conséquent, l’essentiel de l’artillerie corisandine obéissait à ce seul modèle.

Le comte de Tartarian avait identifié les implications de la courte portée inhérente aux caronades dès les premiers essais de la Marine. Il avait donc fait allonger les canons dès le troisième lot de bouches à feu fondues pour l’artillerie navale afin d’augmenter leur portée efficace. L’Enclume-de-Pierre et son fils connaissaient l’existence de ces longues pièces, mais ils avaient cependant décidé de s’en tenir au modèle des caronades pour la nouvelle artillerie de campagne. Il leur permettait de déployer sur le champ de bataille des canons beaucoup plus puissants pour le même poids de métal. Effectivement, ces simples « caronades de campagne » comme Merlin avait décidé de les appeler pour les distinguer de pièces terrestres dignes de ce nom offraient plusieurs fois la portée efficace d’un mousquet à âme lisse. Opposée à cette arme d’infanterie, l’artillerie conçue par L’Enclume-de-Pierre aurait été tout à fait adaptée. Par malheur pour les Corisandins –, le comte ignorait que les fusiliers marins de Charis étaient désormais équipés de fusils à âme rayée…

Enfin, ses caronades nous donneront tout de même du filà retordre, se dit Merlin avec appréhension. Son fils et lui ont eu parfaitement raison de se pencher sur la question de la puissance balistique de leurs engins. Ils vont mettre en œuvre des canons de vingt-quatre livres sur des affûts de la taille de ceux que nous utilisons pour nos pièces de douze. Or nous ne pourrons pas toujours mettre à profit contre eux la portée maximale de nos fusils. Et là, ça fera mal. Très mal.

Par ailleurs, même si les Corisandins n’ont pas encore éventé le secret de nos fusils rayés, le fils de L’Enclume-de-Pierre est bien assez malin et casse-pieds pour avoir deviné l’avantage des platines à silex de notre artillerie par rapport aux mèches lentes.

Les nouveaux mousquets à silex équipant l’armée corisandine avaient peut-être l’âme lisse, mais elles offraient déjà une cadence de tir et une facilité d’emploi bien supérieures à celles des anciens modèles à mèche. Heureusement, les Corisandins se heurtaient à un goulot d’étranglement dans la production des crosses de bois plus courtes et plus légères des armes converties. Malgré tout, ils en auraient beaucoup plus à leur disposition que l’avaient espéré Cayleb et Merlin.

Les équipes de pièce n’étaient pas restées les bras croisés tandis qu’il ruminait l’existence de ces caronades de campagne et mousquets à silex. Le concept de gargousse semblait bien intégré dans les procédures. Cependant, les notes de Myrgyn ne mentionnaient manifestement pas la recette de la poudre en grains. En effet, les Corisandins faisaient encore appel à la poudre moulue, moins puissante à masse équivalente et susceptible, même ensachée, de se séparer en ses différents constituants lors des longs transports. Quoi qu’il en soit, ils avaient amélioré leur cadence de tir de façon considérable.

Et c’est là que la faible longueur de leurs tubes leur sera bénéfique, se dit Merlin. Leurs canonniers pourront tirer plus vite que les nôtres. Du coup, l’arroseur sera arrosé… et pas avec de l’eau !

Le drapeau des artilleurs s’agita de nouveau. Les batteries tonnèrent. La secousse sèche, sourde et puissante martela les tympans des témoins. Leurs chevaux tressaillirent à ce son inconnu. La faible longueur des canons rendit plus impressionnantes encore les flammes jaillies de leur embouchure. De parfaits anneaux de fumée d’un blanc sale se mirent à dériver sous la brise légère et les boulets fracassèrent leur cible avec une force effroyable.

Le baron de Haut-Fond avait recours à des mannequins de paille lors de ses tirs de démonstration. Merlin avait toujours trouvé d’une efficacité redoutable et même assez macabre l’impact visuel des nuages de foin éparpillé dans les airs. Le comte de L’Enclume-de-Pierre, lui, préférait employer des barriques pleines d’eau. De fait, les immenses gerbes volant au soleil sous l’impact des boulets pulvérisant les douves se révélèrent très spectaculaires. De même que la cadence de tir des artilleurs, dont l’efficacité et la fluidité des mouvements n’avaient rien à envier à celles de n’importe quelle équipe de pièce charisienne.

Si seulement nous n’avions que des imbéciles pour adversaires, regretta Merlin en regardant l’artillerie de campagne corisandine naissante montrer au prince Hektor ce dont elle était capable. Ce ne sera pas du gâteau de se battre contre ces machins, surtout à courte distance. En outre, étant donné qu’une caronade réclame relativement peu de métal, leurs fonderies pourront en produire vite et beaucoup dans le temps imparti.

À long terme, les pièces plus longues de Haut-Fond devraient venir à bout de leurs équivalents corisandins à plus faible portée, mais Merlin n’avait aucune envie de tabler sur le « long terme » alors que le « court terme » serait rythmé par la chute de corps charisiens. Néanmoins, les armureries de Hektor ne s’étant livrées à aucune expérimentation en matière de fusils à âme rayée, l’infanterie charisienne conserverait un avantage décisif en combat rangé, ce qui devrait garantir la supériorité tactique de Charis sur le champ de bataille.

D’un autre côté, n’oublie pas que les Français étaient dotés de meilleurs fusils que les Allemands lors de la guerre de 1870. Cela n’a pas empêché l’artillerie prussienne de mettre la pâtée à l’armée de Napoléon III. Réconfortant, non ?

Il fit la grimace et continua d’observer la démonstration derrière ses paupières fermées, assis dans sa chambre plongée dans le noir. Cayleb ne serait pas ravi d’apprendre tout cela, mais il fallait tout de même voir le bon côté des choses. Nahrmahn n’étant plus un ennemi à présent, le choix du prochain objectif stratégique de Charis était nettement plus simple. Au vu des armes déployées par Hektor, il paraissait évident à Merlin que l’heure était venue d’avancer le calendrier de l’invasion de Corisande.

J’espère juste que nous pourrons l’avancer suffisamment, se dit-il.

 

— C’était très impressionnant, Rysel, dit le prince Hektor à L’Enclume-de-Pierre avec une simplicité sincère tandis que les artilleurs écouvillonnaient l’âme de leurs armes.

— C’est à Koryn que revient l’essentiel du mérite, affirma le comte, visiblement très fier de son fils aîné. Enfin, à lui et à Charlz Doyal. Trois batteries complètes seront en service d’ici à la fin de la prochaine quinquaine et nos fabriques concentrent leurs efforts sur la production de boîtes de mitraille. Ce n’est pas demain la veille que nous abattrons des murs à coups de boulets, malheureusement.

— Je comprends, répondit Hektor avec un maigre sourire. En fait, quelque chose me dit que Cayleb s’attend à être le premier à jouer les démolisseurs. Je compte sur Koryn et vous pour qu’il soit déçu.

— Nous ferons de notre mieux, Mon Prince.

L’Enclume-de-Pierre porta le poing à son plastron en signe solennel de salut et inclina légèrement le buste du haut de sa monture. Hektor répondit par un signe de tête.

— J’en suis sûr, Rysel. J’en suis sûr.

L’Enclume-de-Pierre se redressa, puis jeta un coup d’œil vers le pied de la colline, où les artilleurs achevaient de nettoyer leur matériel.

— Mon Prince, il serait inestimable pour le moral des troupes que vous adressiez quelques mots à ces braves.

— J’en serais ravi. Croyez-vous qu’ils aimeraient entendre Irys également ?

— Mon Prince, répondit L’Enclume-de-Pierre avec un sourire pour la princesse, la plupart de ces hommes sont jeunes, impressionnables et loin de chez eux pour la première fois de leur vie. Que cette jeune et jolie demoiselle leur dise combien ils sont admirables ne pourra que leur mettre du baume au cœur ! Cela étant, il serait sans doute bon que j’aille les prévenir que la famille princière est sur le point de leur rendre visite.

— « Jeune et jolie » ! s’exclama Irys avant de rendre son sourire à son cousin. Avouez, oncle Rysel : vous voulez les prévenir de se montrer convenablement époustouflés par mon incomparable beauté, pas vrai ?

— À vrai dire, répondit L’Enclume-de-Pierre avec un sérieux inhabituel, vous devriez passer un peu plus de temps devant votre miroir, Irys. Depuis qu’ont disparu vos genoux cagneux et vos coudes écorchés de garçon manqué, vous ressemblez de plus en plus à votre mère. Or sachez qu’elle était la seule chose que j’aie jamais enviée à votre père. (Son regard s’adoucit un instant, puis brilla d’amusement.) Bien entendu, elle ne l’a épousé que parce qu’il s’agissait d’un mariage arrangé. Sinon, je suis sûr qu’elle n’aurait pu résister à ma mâle et fière allure. J’ai fait tout ce que j’ai pu pour la convaincre de s’enfuir avec moi, mais elle a toujours été prisonnière de son devoir envers la famille.

— Mais bien sûr, fit Hektor avec un sourire ironique. Et si vous filiez avertir vos canonniers de notre arrivée imminente ? Je regretterais d’avoir à me priver de mon meilleur officier en le décapitant pour lèse-majesté à la veille d’une invasion.

— Certainement, Mon Prince !

L’Enclume-de-Pierre se frappa le plastron une fois de plus, fit volter son cheval, puis descendit la pente douce au petit galop dans un crépitement de mottes de terre humides.

— Oncle Rysel voulait-il vraiment épouser maman ? demanda Irys à son père en regardant le comte s’éloigner.

— Non. (Hektor secoua la tête avec un petit sourire.) Oh ! il l’adorait, c’est certain. Mais il était aussi très heureux avec sa femme, qu’il aime tendrement. En fait (il quitta L’Enclume-de-Pierre des yeux pour se tourner vers sa fille), je me dis parfois que tout le monde adorait ta mère. Et Rysel n’a pas tort : tu lui ressembles un peu plus chaque jour, malgré la couleur de tes cheveux. Les siens étaient châtains. Ton frère en a hérité. Dommage qu’il ne lui ait rien pris d’autre…

— Père…, commença Irys, mais Hektor l’interrompit avec une grimace.

— Je ne vais pas recommencer à lui casser du sucre sur le dos, promis. Tu as raison, du reste : il est jeune et il a encore le temps de grandir pour être digne de sa couronne. Enfin, il devrait en avoir le temps… Cependant, en dépit de tout l’amour que tu lui portes, je rêverais de le voir s’inquiéter autant que toi de l’invasion dont nous menace Charis. Je serais alors beaucoup plus rassuré sur ma succession.

La contrariété d’Irys se lut sans équivoque sur ses traits, mais elle se contenta de hocher la tête.

— À propos de succession…, reprit Hektor en adoptant délibérément un ton plus léger pour se tourner vers le comte de Coris, en selle près d’eux. Sait-on enfin qui se cachait derrière ma tentative d’assassinat ?

— Non, Mon Prince, admit Coris. Mes agents ont interrogé tous les commerçants, marchands ambulants et mendiants de Manchyr en quête de témoins susceptibles d’identifier les tueurs ou de nous dire où ils se sont réfugiés après l’attentat. Nous avons même essayé, sans succès, de retrouver le fabricant des arbalètes, au cas où il se souviendrait de l’acheteur. Tout ce que je puis vous dire, c’est que leur marque de fabrique n’est pas corisandine.

— Ah bon ? fit Hektor en se frottant le menton d’un air songeur. Intéressant… A-t-on une idée de leur origine ?

— Je pencherais pour Harchong, Mon Prince. Hélas, nous ne sommes pas spécialistes des armes de l’empire. Je fais tout pour obtenir confirmation de cette intuition, mais sans grand succès pour l’instant.

— En tout cas, ce ne sont pas des arbalètes corisandines, et elles viennent d’assez loin pour que vous ayez du mal à en identifier le fabricant, résuma Irys, ses yeux noisette aussi pensifs que ceux de son père. C’est déjà lourd de sens, non ?

— Peut-être, fit Coris. Je me suis fait la même réflexion, Votre Altesse. L’usage d’armes allochtones, difficiles à identifier, tendrait à indiquer que le coup a été soigneusement orchestré de l’étranger. Nous ne devrions cependant pas en tirer de conclusions trop hâtives. N’allez pas croire que mes soupçons ne rejoignent pas les vôtres, mais je tiens à garder l’esprit ouvert à toutes les éventualités.

— Je comprends, Votre Grandeur, dit aimablement Irys. Merci de me rappeler qu’il convient d’envisager d’autres coupables en dehors de Cayleb.

— À part vous deux, je n’ai encore entendu personne dans toute la principauté accuser quelqu’un d’autre que Cayleb ! ironisa Hektor.

— Tant mieux ! (Irys montra les dents à son père.) Si Cayleb n’y est pour rien, je ne vais pas pleurer parce qu’on l’aura accusé à tort. D’ailleurs, si j’en crois les réactions que j’ai pu observer, l’idée qu’il ait tenté de vous faire assassiner a mis en rogne bon nombre de vos sujets, père !

— Il est fascinant de constater combien une agression étrangère suffit à faire oublier à un peuple toutes les raisons qu’il a d’en vouloir à son propre prince, hein ? fit remarquer Hektor avec un petit rire.

Sa fille fronça les sourcils, mais ne réussit qu’à renforcer son hilarité.

— Irys, quelle que soit la bonté d’un monarque et je n’ai jamais prétendu à la sainteté, ma chérie –, certains de ses sujets trouveront toujours le moyen de lui reprocher quelque chose. Ça arrive. Même si je le voulais, je ne pourrais pas plaire à tout le monde. Quant à ceux à qui je déplais, ce n’est pas leur faute s’ils ne m’aiment pas beaucoup. Voilà pourquoi je m’efforce de ne pas toujours m’acharner sur le même groupe de gens sur mon territoire, en tout cas et d’équilibrer les réponses que j’apporte aux attentes de la noblesse et à celles du peuple. Je sais que je ne pourrai jamais satisfaire tout le monde, et cela ne m’empêche pas de dormir, mais un souverain qui oublie que ses sujets peuvent avoir des raisons légitimes de lui en vouloir s’expose à ne pas régner très longtemps.

Elle acquiesça, l’air grave. Il lui sourit.

Rysel ne croyait pas si bien dire, pensa-t-il. Tu ressembles vraiment beaucoup à ta mère. Quant à Hektor, il ne ressemble ni à elle ni à moi. Mais il aura au moins la chance de t’avoir à son côté, non ? Peut-être se montrera-t-il assez futé pour t’écouter. Je suis sûr qu’il s’est déjà produit miracle plus improbable dans l’histoire de Sanctuaire… même s’il ne m’en vient aucun à l’esprit dans l’immédiat !

— Le comte de L’Enclume-de-Pierre agite son drapeau en bas, Mon Prince, signala Coris.

— Allons-y, alors ! décida Hektor. Prête à remonter le moral des troupes, Irys ? ajouta-t-il avec légèreté en dirigeant son cheval vers les artilleurs qui les attendaient.

 

— Il m’est vraiment pénible de devoir me fier à des Siddarins, se lamenta le délégué archiépiscopal Thomys Shylair.

— À moi aussi, Votre Excellence, dit le père Aidryn Waimyn, son intendant. Pour l’heure, toutefois, nous n’avons pas vraiment le choix, si ?

Shylair secoua la tête, mais ne se décrispa point, ce qui ne surprit pas Waimyn. Ils n’avaient aucune marge de manœuvre, c’était rigoureusement exact. De toute évidence, la Marine royale de Charis sous la forme de véritables essaims de bateaux corsaires allait saisir ou couler dans la joie et l’allégresse tous les avisos de l’Église qui passeraient à portée de ses canons. Il fallait admettre cependant que ces maudits hérétiques avaient de bonnes raisons d’éviter de se mettre à dos la république du Siddarmark. Par conséquent, si humiliant que ce soit, les dépêches de Shylair à l’intention du Conseil des vicaires ou du Saint-Office de l’Inquisition avaient de bien meilleures chances d’atteindre leur destination à bord d’un navire marchand siddarin qu’à bord de l’un des bâtiments de l’Église.

— Je crains que l’archevêque Borys et le chancelier ne soient pas ravis de lire nos messages quand ils les recevront… s’ils les reçoivent, reprit le délégué archiépiscopal. De même, je doute fort que le vicaire Zhaspyr saute de joie en apprenant que Hektor s’essaie aux mêmes « améliorations » que les Charisiens !

— Et moi donc…

D’un autre côté, se dit l’intendant, il se trouve que Hektor n’a pas beaucoup le choix, lui non plus. Quoi que puisse décréter le Grand Inquisiteur, le fait est que, de mon point de vue, rien dans cette nouvelle artillerie n’entre en violation des Proscriptions.

Cela, jamais il ne l’aurait avoué dans sa correspondance. Il le savait, tout ce qui venait de Charis était forcément suspect aux yeux de Zhaspyr Clyntahn. Dans une certaine mesure, lui-même partageait la conviction du chef de son ordre à cet égard. Qu’il y ait ou non quoi que ce soit de répréhensible dans ces innovations, leur introduction était symptomatique de la fascination infernale des sujets de Cayleb pour ce qui était nouveau et dangereux. Ils avaient beau jurer leurs grands dieux qu’ils ne cherchaient qu’à améliorer l’efficacité de leurs processus dans les limites fixées par Jwo-jeng, Waimyn les soupçonnait souvent d’aimer le changement pour le changement. Or leur éloignement du Temple et de Sion ne pouvait qu’encourager leur indépendance d’esprit, comme Waimyn le savait d’expérience. Il le voyait tous les jours, les Corisandins étaient loin d’être aussi diaboliquement obnubilés par le besoin maladif de renverser l’ordre établi à la moindre occasion, mais ils faisaient eux aussi preuve d’une liberté de pensée qu’aucun serviteur de l’Inquisition n’aurait su approuver.

Malgré tout, Waimyn demeurait persuadé qu’en définitive l’Église Mère et, oui, même le vicaire Zhaspyr ! devrait se résoudre à adopter certaines innovations charisiennes. La nouvelle artillerie, par exemple. Il lui faudrait aussi admettre la supériorité des galions armés de canons sur les galères traditionnelles. Charis trouvait là des avantages qu’il était impossible de surmonter sans les copier.

C’est le Grand Inquisiteur qui va être content ! ironisa intérieurement Waimyn.

— Si seulement nous pouvions leur annoncer qui a tenté de tuer Hektor…, regretta le délégué archiépiscopal Thomys.

— Je croyais que le monde entier savait Cayleb coupable, Votre Excellence ! lâcha Waimyn avec un petit rire, auquel Shylair répondit par un grognement.

— Si vous le croyez vraiment, Aidryn, j’ai un joli coin de terrain au fond de la baie du Temple que je serais tout à fait disposé à vous céder.

— Non, je n’en crois rien, Votre Excellence, mais cela fait sûrement de nous les deux seuls hommes dans toute la ligue de Corisande en dehors du prince Hektor et du comte de Coris, bien sûr à ne pas en être persuadés. Vous n’êtes pas sans avoir remarqué, du reste, l’effet salutaire qu’a eu cet attentat sur la popularité du prince chez ses sujets…

— En effet ! À vrai dire, je devrais garder ça pour moi, mais il y a des moments où je regrette presque l’échec de ce complot.

Waimyn plissa les yeux. Le délégué archiépiscopal se dépêcha de secouer la tête.

— J’ai dit « presque », Aidryn ! En tout cas, à moins que Cayleb soit beaucoup plus incompétent qu’il nous l’a laissé supposer jusqu’à présent, il va battre Hektor. Le prince de Corisande aura beau adopter toutes les innovations qu’il pourra, il sera vaincu, ce qui représentera un nouveau coup dur pour l’Église. Or, connaissant Hektor, il y a de bonnes chances qu’il essaie de trouver un arrangement de dernière minute avec Cayleb pour éviter une défaite totale. Et ça, Aidryn, ce sera encore plus dévastateur pour l’Église Mère. Mort de la main des Charisiens et martyr de Dieu, Hektor aurait au moins pu servir de symbole fédérateur. Vivant, prisonnier de Charis, croupissant au fond d’une oubliette fétide, il pourrait encore nous être utile. Mais vivant et engagé dans des négociations avec Cayleb, il serait tout sauf un atout.

— En effet, Votre Excellence, dit Waimyn. Cela me paraît hautement improbable, cependant. S’il y a une personne sur Sanctuaire que Cayleb de Charis déteste de tout son être, surtout depuis la mort de son père, c’est bien Hektor de Corisande. Je peux me tromper, mais, à mon avis, le seul gage de bonne volonté que Cayleb accepterait de Hektor serait son cœur encore palpitant.

— Je sais, je sais ! fit Shylair en agitant la main. Je n’y crois pas beaucoup non plus. Cela ne m’empêche pas d’en avoir parfois des sueurs froides au milieu de la nuit.

Waimyn acquiesça d’un signe de tête. Il appréciait le délégué archiépiscopal, même s’il l’avait toujours considéré comme un peu léger sur le plan intellectuel. Sinon, il n’aurait jamais échoué dans un endroit tel que Corisande au service d’un archevêque de la trempe de Borys Bahrmyn. Cependant, Dieu sait que cet homme subissait à lui tout seul trois fois plus de pression que n’importe lequel de ses semblables. Dans ces conditions, il ne fallait pas s’étonner que son imagination se laisse parfois emporter à créer les scénarios les plus incongrus.

Cela étant, songea l’intendant, s’il y a une chose dont je suis sûr, c’est que Langhorne lui-même n’arriverait pas à mettre au point une « solution à l’amiable » entre Hektor de Corisande et Cayleb de Charis !

.VI.
Palais de l’empereur Cayleb
et taverne La Dame de Nage
Tellesberg
Royaume de Charis

Il régnait une atmosphère orageuse dans la salle du trône.

Le rapport officiel n’était pas encore tombé, mais des rumeurs sur son contenu s’étaient répandues comme une traînée de poudre depuis l’arrivée à Tellesberg, deux heures plus tôt, du Kraken et des navires marchands placés sous sa protection. Le capitaine Fyshyr avait aussitôt envoyé une lettre au palais pour annoncer son retour et prévenir le roi et la reine (dont il ignorait au moment d’appareiller le nouveau statut d’empereur et d’impératrice) qu’il était en possession d’informations capitales. En foulant le sol de pierre polie en direction des deux trônes, il afficha une expression sinistre qui confirma aux personnes présentes la triste exactitude des bruits qui avaient circulé.

C’était la première fois que le capitaine se rendait au palais pour y rencontrer le roi. Sa nervosité était manifeste. Néanmoins, l’importance de sa mission semblait lui offrir un antidote contre son trac. Le chambellan qui l’escortait lui effleura le coude et lui souffla quelques mots à l’oreille pour qu’il s’arrête à distance convenable des trônes. Fyshyr adressa à son souverain une révérence assez malhabile, mais empreinte d’un profond respect.

— Votre Majesté, dit-il avant d’ajouter à la hâte à l’intention de Sharleyan, sans doute au souvenir de ses instructions de dernière minute : Votre Grâce.

— Capitaine Fyshyr, répondit Cayleb. (Le marin se redressa et l’empereur le regarda droit dans les yeux.) J’ai lu votre missive avec une grande inquiétude. Je sais que vous n’avez pu m’y faire part que de l’essentiel, mais, avant que vous ajoutiez quoi que ce soit, je tiens à vous exprimer devant ces témoins (il désigna d’un geste du bras les dignitaires et les aristocrates présents) ma sincère reconnaissance, à titre officiel et personnel. Vous avez bien agi, capitaine. Très bien agi. Aussi bien (Cayleb embrassa du regard les personnes désignées de sa main) que j’aurais pu en attendre d’un marin de Charis.

Fyshyr en rougit de plaisir, mais ne se départit pas de sa gravité.

— À présent, capitaine, poursuivit Cayleb, il est temps de nous dire ce que vous êtes venu nous annoncer. Je veux que tout le monde l’entende de votre bouche.

— Oui, Votre Majesté. (Fyshyr prit une profonde inspiration, comme pour se donner du courage, puis commença.) Nous étions au mouillage dans l’anse de Ferayd, Votre Majesté. Il y avait déjà eu quelques frictions, mais, avant cette nuit-là, rien ne nous aurait permis d’imaginer que…

 

» … alors, après avoir récupéré les survivants de la Pointe-de-Flèche, j’ai mis le cap sur Tellesberg, conclut le capitaine Fyshyr une bonne heure plus tard. J’ai demandé à mon écrivain d’interroger tous les Charisiens repêchés dans les eaux du port au cours de notre fuite, et je les ai fait venir au palais pour que vous puissiez les questionner vous-même, si vous le souhaitez. Ils se trouvent en compagnie de votre chambellan.

L’atmosphère était orageuse quand Fyshyr était entré. Désormais, elle était lourde d’une fureur incandescente. Plusieurs exclamations aussi vulgaires que furibondes avaient même interrompu le capitaine au cours de son récit, surtout lorsqu’il avait rapporté le témoignage du seul survivant de la Vague à propos de la façon dont avait commencé le massacre.

Ces démonstrations de colère n’avaient pas étonné l’impératrice Sharleyan outre mesure. Elle n’était devenue charisienne par alliance que de très fraîche date, mais son peuple d’adoption n’était pas tellement différent de celui de sa naissance. Elle-même avait senti la rage monter en elle avec la violence d’une éruption volcanique tandis qu’elle écoutait le capitaine. Un coup d’œil au profil de Cayleb lui avait permis de déceler chez lui la même fureur et la discipline de fer déployée pour la maîtriser. Il y avait pourtant autre chose dans son expression. Quelque chose qui l’intrigua. Non sa fureur ni sa discipline, mais… il avait l’air prêt à entendre ce discours. Bien sûr, il avait eu tout le loisir de lire la lettre de Fyshyr avant son arrivée. Sharleyan l’avait même étudiée avec lui. Le récit du capitaine ne l’avait donc pas pris au dépourvu. Pourtant, Sharleyan avait eu autant de temps que lui pour se préparer à ces nouvelles, et elle avait la nette impression qu’il en avait deviné beaucoup plus qu’elle à l’avance.

Ne sois pas sotte, se réprimanda-t-elle. Tu en es encore à faire connaissance avec lui, espèce de gourde ! Tu savais déjà qu’il était l’un des hommes les plus disciplinés que tu aies jamais vus. Pourquoi t’en étonner quand il en fait la démonstration ?

C’était vrai, bien entendu, mais elle ne parvint pas à mettre de côté sa légère perplexité.

La voix de Cayleb l’arracha à ses pensées.

— Je vous ai déjà complimenté pour avoir bien agi, capitaine, mais je voudrais le répéter. À vrai dire, vous vous êtes conduit d’une façon tout à fait exemplaire. (Il se tourna vers le comte de Havre-Gris.) Votre Grandeur, j’entends nommer cet homme à l’ordre de la reine Zhessyka. Faites le nécessaire, je vous prie.

— Bien sûr, Votre Majesté, répondit Havre-Gris avec une discrète inclinaison du buste.

Fyshyr rougit d’embarras une fois de plus. L’ordre de chevalerie de la reine Zhessyka avait été institué près de deux siècles plus tôt par la maison Ahrmahk. Ne pouvaient y prétendre que les hommes qui s’étaient distingués au combat au service de Charis. Cet honneur n’était pas accordé à la légère.

Certes non, se dit Merlin, debout derrière le trône de Cayleb. Mais il est bien mérité, dans ce cas précis.

— Par ailleurs, vous recevrez très vite une autre preuve de la gratitude de la Couronne, capitaine, poursuivit Cayleb en regardant de nouveau Fyshyr. Enfin, en regagnant votre navire, veuillez annoncer à votre équipage qu’il ne sera pas oublié non plus.

— Merci, Votre Majesté, balbutia Fyshyr d’une voix moins assurée que lorsqu’il s’en était tenu à des remarques sur de simples questions de vie, de mort et de carnage.

— Vous pourrez aussi indiquer à vos hommes, poursuivit Cayleb d’un ton sinistre, que le roi Zhames et les représentants de l’Église au Delferahk recevront bientôt un message d’une tout autre nature de ma part et de celle du royaume tout entier.

— Merci, Votre Majesté, répéta Fyshyr.

Cette fois, il n’y eut aucune gaucherie dans sa réponse, aucune hésitation dans son regard.

— À présent, capitaine (Cayleb se leva et adressa un signe du menton au valet qui avait attendu patiemment la fin du compte-rendu du marin), mon chambellan va vous indiquer le chemin des appartements qui vous ont été réservés au palais. Allez vous rafraîchir, si vous le voulez bien, mais tenez-vous prêt à revenir si d’aventure je vous faisais mander.

— Bien entendu, Votre Majesté. Votre Grâce.

En remarquant que Fyshyr ne l’avait pas oubliée, cette fois, Sharleyan sentit les commissures de ses lèvres se soulever d’une façon très inopportune, compte tenu de la gravité des circonstances.

Fyshyr leur adressa un nouveau signe de respect, auquel Cayleb répondit par un hochement de tête solennel. Il attendit que Fyshyr ait disparu à la suite du serviteur, puis se retourna vers Havre-Gris.

— Votre Grandeur, l’heure est venue de réunir le Conseil pour discuter de… cet incident.

— … réduire en cendres la ville de ces enfants de salauds !

— Ouais ! Avec eux à l’intérieur !

Le propriétaire de la première voix tourna la tête et tenta de percer du regard l’épaisse fumée de tabac qui envahissait la grande salle de La Dame de Nage. Cette taverne était l’une des deux ou trois plus importantes de tout le front de mer de Tellesberg. D’aucuns disaient le Dragon Rouge et le Tonnelet d’Or plus spacieux que la Dame, mais nul n’aurait disputé à celle-ci son statut de reine des débits de boissons du port. Que son propriétaire veille à la qualité de sa table et qu’un marin soit sûr d’y trouver des légumes frais au terme d’une longue traversée n’y étaient sans doute pas étrangers.

Pourtant, l’ambiance joyeuse de retour au bercail qui régnait si souvent dans la grande salle et les salons de La Dame de Nage était bien loin ce soir-là.

— On verra comment leurs femmes et leurs enfants apprécieront la plaisanterie ! gronda quelqu’un.

— Hé ! ho ! intervint un gaillard aux épaules carrées et à la longue natte grisonnante. C’est pas des femmes qui sont montées à l’abordage de nos bateaux, que je sache ! Des enfants non plus !

— Non, mais ce sont eux qui…

— La ferme, avorton ! aboya le loup de mer en quittant son tabouret de comptoir comme une galère fond sur une colonne ennemie.

Il fonça tête baissée parmi les clients tel un léviathan en furie. La foule s’écarta devant lui à la façon d’un banc de quasimorues tandis que le responsable de son courroux qui ressemblait davantage à un comptable qu’à un marin reculait à pas pressés. Il tentait encore de s’échapper quand un mur dressé dans son dos l’arrêta. Il se figea sous le regard enflammé du gabier.

— Moi aussi, j’veux qu’on s’venge ! dit-il au malheureux employé en le clouant à la paroi de ses yeux furibonds. Mais quoi qu’ils fassent, quoi qu’en pensent ces satanés inquisiteurs, j’aurai pas le sang de femmes et d’enfants sur les mains ! Et pas sur celles de mon royaume non plus !

— Allons, allons ! lança le serveur d’un ton apaisant. Nous sommes tous très remontés, et ce n’est qu’un début, mais évitons de nous en prendre les uns aux autres.

— Bien dit ! s’écria quelqu’un. Rassieds-toi, l’ami ! Ton prochain verre est pour moi.

Le colosse se rassit et le commis de bureau disparut. L’incident avait coupé dans son élan, quoique de façon temporaire, l’ouragan d’indignation qui montait à La Dame de Nage depuis que la communauté des marins de Tellesberg avait appris que la vérité dépassait en horreur les rumeurs entendues jusque-là.

Le gratte-papier qui venait de s’éclipser n’était pas vraiment à sa place dans cette salle. Les hommes et les femmes assemblés là étaient en grande majorité des marins professionnels et leurs épouses. Chacun connaissait au moins quelqu’un qui s’était trouvé à Ferayd au moment du massacre. Tous savaient qu’il aurait très bien pu s’agir d’eux, de leur femme ou de leur mari, de leurs frères ou de leurs sœurs.

Ou de leurs enfants.

Tous bouillaient d’une rage intense, fulminante. Presque toutes les personnes présentes étaient d’accord avec le vieux loup de mer, mais il en était tout de même quelques-unes qui partageaient à l’évidence l’avis du comptable. En tout cas, même les premières réclamaient vengeance et justice. Leur ancienne animosité à l’égard de Corisande et du Groupe des quatre ne s’était en rien atténuée, mais elles éprouvaient là tout autre chose. C’était nouveau, c’était très grave, c’était… personnel. Et la faute en incombait directement à l’Église.

Cela ne faisait aucun doute dans l’esprit des hommes et des femmes rassemblés à La Dame de Nage. Parmi les rares survivants des navires amarrés aux quais de Ferayd, tous avaient rapporté la même version des faits. Tous avaient signalé la présence au sein des abordeurs de prêtres schueleriens. Tous avaient entendu les mêmes exhortations : « À mort les hérétiques ! » Même les quelques Templistes entrés dans la taverne partageaient la fureur viscérale de leurs camarades de boisson. La colère se répandait déjà au-delà du quartier du port pour gagner la ville de Tellesberg tout entière.

— Je persiste : il faut brûler cette ville de saligauds !

— Alors, là, gronda le vieux loup de mer en regardant par-dessus sa chope de bière, je vous rejoins ! Ouais ! J’suis même prêt à embarquer dès ce soir pour le faire !

Un grondement d’assentiment parcourut la salle de bar. Le patron passa la tête par la porte de la salle à manger.

— Soyez raisonnables, les gars et mesdames –, mais la prochaine tournée est pour la maison !

— Bravo ! Et je sais à quoi nous allons lever nos verres ! hurla quelqu’un. Mort à l’Inquisition !

 

Dans la salle du Conseil, l’humeur était un peu plus policée qu’à La Dame de Nage. Elle n’en était pas moins incandescente.

Le prince Nahrmahn était présent, dans son nouveau rôle de conseiller chargé du renseignement impérial. Il y avait quelque chose de curieux dans ce nouveau titre, mais pas davantage que dans le fait de voir un homme qui était si récemment encore un ennemi mortel de Cayleb s’asseoir à la table du Conseil royal de Charis.

En présence de tous les membres dudit Conseil.

Au moins, les nouvelles du Delferahk ont eu pour avantage de faire oublier à la « vieille garde » ses soupçons sur Nahrmahn, songea Merlin, debout à la porte de la chambre. Pour l’instant, du moins.

— … sujets attendront de vous une réaction ferme et rapide, Votre Majesté, était en train de dire Ahlvyno Pawalsyn. Il serait difficile de leur en vouloir, du reste. Par ailleurs, si cet affront reste impuni, le Groupe des quatre aura plus de chances de réussir à nous fermer les ports du continent, et ce de façon définitive.

— Cependant, si nous exerçons des représailles trop sévères contre le Delferahk, la situation ne risque-t-elle pas de s’envenimer, Votre Seigneurie ?

Paityr Sellyrs, baron de La Chapelle-Blanche et Gardien du sceau privé de Cayleb, avait l’air aussi inquiet que furieux. Sans doute n’y avait-il rien d’étonnant à cela, se dit Merlin avec un sourire ironique intérieur, étant donné le formidable pourcentage de sa fortune personnelle qui dépendait des navires marchands en sa possession. La plupart des conseillers se tournèrent vers lui.

— Je ne prétends pas qu’il faille rester les bras ballants, Ahlvyno ! s’écria-t-il en veillant à limiter ses remarques à la personne du baron des Monts-de-Fer plutôt que de regarder dans la direction du souverain. Il faut agir, c’est une évidence. Je dis seulement ceci : à l’heure où nous sommes déjà en conflit avec Corisande et Tarot, et où l’Église semble sur le point de nous déclarer une guerre sainte, je trouve malavisé de nous lancer dans encore une autre guerre.

— Sauf votre respect, Votre Seigneurie, intervint Sharleyan, ce n’est pas « une autre guerre ». C’est la même que celle que nous menons déjà contre ces… gens, à Sion. Et ces gens viennent d’ouvrir un nouveau front, voilà tout.

— Sa Grâce a raison, martela Havre-Gris. Cette perfidie porte la marque de Clyntahn.

— Pour vous, ce massacre était intentionnel, Rayjhis ? demanda le haut-amiral de L’île-de-la-Glotte.

— Je ne suis pas encore prêt à en décider, répondit Havre-Gris sans un regard pour le capitaine Athrawes. D’un côté, il aurait été incroyablement stupide de leur part de commettre un crime pareil à dessein. De l’autre, peut-être ne le voient-ils pas de cet œil. Surtout Clyntahn et Magwair. Ces deux-là seront toujours favorables à tout ce qui pourrait nous pousser à bout.

— Vous voulez dire qu’ils auraient délibérément planifié un carnage pour nous inciter à réagir de façon disproportionnée ? lança Sharleyan d’un air songeur. De sorte qu’ils puissent s’en servir pour nous dépeindre comme des êtres assoiffés de sang déterminés à abattre l’Église de Dieu ?

— Je dis que c’est possible, Votre Grâce. Néanmoins, n’oubliez pas qu’il ne faut jamais mettre sur le compte de la malice ce qui ne relève peut-être que de l’incompétence. À ce jour, Ferayd est le seul port où de telles exactions aient eu lieu. Bien sûr, nous n’avons encore eu connaissance d’aucune autre saisie de navires, nulle part ailleurs. Je doute cependant que le roi Zhames ait été pris de folie meurtrière tout seul. La présence de Schueleriens parmi les abordeurs tend à le prouver, d’ailleurs. Néanmoins, si nous partons du principe que cela faisait partie d’une offensive générale contre notre marine marchande, alors des drames identiques ont pu se produire dans des dizaines de ports. À l’inverse, des navires ont très bien pu être saisis ailleurs avec un minimum de violence. S’il s’avère que ce havre est le seul où un massacre ait eu lieu, alors cela prouvera que le Temple n’a ordonné aucun bain de sang.

— Dieu sait que ce ne serait pas la première fois que des soldats auraient mer… se seraient laissé emporter, auraient mal compris leurs ordres ou les auraient mal exécutés, Votre Grâce.

Le général Hauwyl Chermyn n’appartenait pas officiellement au Conseil, mais son rôle de chef de l’Infanterie de marine royale de Charis et les longues discussions qu’il avait déjà eues avec Cayleb et L’île-de-la-Glotte lui avaient valu d’être invité à participer à cette réunion. Il n’était à l’évidence pas très à l’aise dans ce milieu inhabituel pour lui, comme en témoigna le rouge qui lui monta aux joues quand il dut ravaler sa grossièreté par respect pour Sharleyan. Cependant, n’étant pas du genre à baisser les bras, il poursuivit vaillamment.

— Admettons que les soldats delferahkiens n’aient pas été censés user de violence et imaginons que nos marchands aient tout de même décidé de ne pas se laisser faire. Dans ce cas, les abordeurs ont très bien pu passer outre à leurs instructions. Certes, cela ne justifierait pas leurs actes, mais ce sont des choses qui arrivent. Il n’aurait pas fallu d’ordre du Grand Inquisiteur pour cela.

— Je suis d’accord avec le général, Votre Majesté, dit Nahrmahn. Ses observations rejoignent en effet ma propre appréciation des événements.

Si le petit Esméraldien rondelet ne se sentait pas à sa place à la table du Conseil, il n’en montrait rien dans son expression ni son attitude. Une ou deux personnes froncèrent les sourcils, mais uniquement par réflexe. Même les conseillers les plus rétifs à l’idée saugrenue de voir le prince d’Émeraude devenir par voie de fiançailles le beau-père du prince héritier de Charis s’étaient vite rendu compte que le « gros lard », comme avait coutume de l’appeler le roi Haarahld, avait l’esprit beaucoup plus vif qu’ils l’avaient jamais suspecté.

— Et quelle est cette appréciation, Votre Altesse ? s’enquit Cayleb.

— J’ai la conviction fondée, m’empresserai-je d’ajouter, sur ma seule analyse des motivations probables du Groupe des quatre, et non sur de quelconques preuves concrètes que rien de ce qui s’est passé à Ferayd n’était prémédité au moment où ordre a été donné de placer nos navires sous séquestre.

Merlin se demanda si cela faisait le même effet à Nahrmahn de parler de « nos navires » à propos de la marine marchande de Charis qu’à son auditoire de l’entendre s’exprimer ainsi.

— Du moins, poursuivit Nahrmahn, je crois que rien de tel n’a été précisément ordonné. Certes, Clyntahn a dû s’en féliciter. Magwair lui-même n’a pas dû s’en émouvoir outre mesure. En revanche, ni Trynair ni Duchairn n’auraient souhaité ce carnage.

— Ça se tient, dit Monts-de-Fer. Duchairn n’a aucun intérêt à ce qu’un pays avec lequel nous ne sommes pas encore en guerre commette des exactions susceptibles de nous inciter à nous venger sur sa flotte. De son côté, Trynair doit faire tout ce qu’il peut pour retarder le prochain affrontement majeur jusqu’à ce que le Temple ait achevé de développer sa force navale.

— Force entièrement constituée de galères, à ce qu’il paraît, fit remarquer L’île-de-la-Glotte, narquois.

— Personnellement, je me moque de connaître les raisons de ce massacre, gronda messire Rahnyld Ardillon, baron de Mandoline. Seul m’importe qu’il se soit produit, Votre Majesté. Or, s’il a eu lieu, c’est parce que ces salopards de Sion pardonnez-moi, Votre Grâce en ont donné l’ordre, avec ou sans volonté de faire couler le sang. En ce qui me concerne, il est grand temps de donner une leçon à quiconque s’en prend à nos navires et à nos marins !

S’ensuivit un grognement général d’approbation auquel, Sharleyan le remarqua, Cayleb se refusa à se joindre, de même que le comte de Havre-Gris, l’archevêque Maikel et le baron de Tonnerre-du-Ressac. La reine avait vite vu en ces trois derniers un baromètre très précis de ce que pensait son mari. Elle se referma sur elle-même pour réfléchir aux propos de Mandoline.

D’une certaine façon, elle souscrivait férocement à sa position. Elle s’étonnait même de combien elle était devenue « charisienne » à cet égard en l’espace de quelques quinquaines. Elle avait beau se répéter qu’elle aurait réagi de la même façon s’il s’était agi de marins chisholmois et de leurs familles, elle était toujours aussi stupéfaite de constater qu’elle s’identifiait aux sujets de son mari avec autant de passion qu’aux siens.

D’un autre côté, elle préférait limiter son adhésion à la réflexion de Mandoline à ses seuls aspects politiques et militaires, froidement calculateurs. Que ce massacre ait été intentionnel ou non, il avait eu lieu, comme l’avait souligné le baron. Qu’il reste impuni serait interprété comme un aveu de faiblesse tant par les ennemis que par les amis potentiels de Charis.

Pourtant, elle redoutait aussi l’escalade guerrière qu’impliquait ce raisonnement, non seulement pour les morts qu’elle engendrerait, mais surtout parce qu’elle disperserait les forces de l’empire de Charis.

Ce n’est pas le moment de nous laisser distraire au point d’oublier le problème de Hektor, se dit-elle en s’avisant soudain que Cayleb l’avait déjà compris et que cela n’avait pas non plus échappé à ses plus proches conseillers. Elle se demanda quand et comment ils avaient trouvé le temps d’en discuter.

Tu cherches encore des mystères là où il n’y en a pas. Ces hommes connaissent Cayleb depuis son enfance. Ils n’ont plus besoin de l’interroger pour savoir à quoi ilpense. Regarde ce dont Mahrak est capable avec toi !

C’était d’une logique implacable. Pourtant, elle ne parvint pas à s’ôter de la tête qu’on lui cachait quelque chose.

— Voilà qui est clairement argumenté, messire Rahnyld, dit Cayleb. Cependant, je souhaiterais rappeler à l’assemblée que nous sommes également confrontés à un problème assez pressant à l’est. Y a-t-il quelqu’un autour de cette table qui souhaite réfléchir à ce dont Hektor serait capable si nous lui laissions quelques mois de plus pour s’organiser ?

Merlin ne put s’empêcher de rire sous cape au silence songeur que Cayleb reçut en réponse.

— Bien entendu, nous ne pouvons pas être au courant de tous les faits et gestes de Hektor, dit Havre-Gris sans se douter de combien il se fourvoyait, comme s’en amusa Merlin. Néanmoins, nous savons tous qu’il n’a rien d’un imbécile. Nous pouvons donc supposer qu’il se prépare à l’invasion qui l’attend.

— Le prince Nahrmahn et moi serons en mesure de vous proposer une vue d’ensemble de ses préparatifs dans les jours à venir, Rayjhis, dit Tonnerre-du-Ressac. Certains de mes agents devraient me remettre sous peu un rapport sur le sujet.

Nahrmahn hocha la tête, l’air serein, comme s’il avait la moindre idée de ce dont parlait le baron. Merlin ne put réprimer un sourire.

— Cela nous sera très utile, Bynzhamyn, acquiesça Havre-Gris. Cependant, veillons à garder à l’esprit ce que vient de souligner Sa Majesté : si nous laissons ce massacre détourner notre attention de Hektor, nous pourrions le regretter amèrement.

— Je suis d’accord. (Sharleyan s’étonna elle-même de la fermeté avec laquelle elle venait de prononcer ces quelques mots, mais elle ne se laissa pas décontenancer.) J’ai moi aussi de bonnes raisons de vouloir en finir avec Hektor, mais n’oublions pas qu’il représente beaucoup plus de danger pour nous que le pourra jamais le Delferahk. Il est déjà notre ennemi déclaré, même sans encouragement de l’Église, et il est plus proche de nous. Par ailleurs, comme vient de nous le rappeler le comte de L’île-de-la-Glotte, tout indique que le Groupe des quatre a lancé la fabrication de galères. Or, nous devrions tous être d’accord là-dessus, il s’agit d’une erreur que Hektor est beaucoup trop malin pour commettre, surtout après ce qu’a récemment subi sa marine.

— Absolument, fit Cayleb en la gratifiant d’un sourire.

— J’en conviens, lâcha L’île-de-la-Glotte avec moins d’enthousiasme. Néanmoins, Votre Grâce, le baron de Mandoline a tout à fait raison, lui aussi. Nous ne pouvons pas rester sans réagir.

— Oh ! je suis d’accord, Bryahn, affirma Cayleb. Je tiens simplement à ce que tout le monde comprenne que, compte tenu de la nature de nos obligations pressantes, certains de nos souhaits ne sont pas compatibles.

— Très bien, Votre Majesté, nous tâcherons de nous en souvenir, dit L’île-de-la-Glotte en adressant à son jeune monarque un regard spéculateur. Et si vous nous dévoiliez maintenant la décision que vous avez déjà résolu de nous faire adopter ?

Sharleyan tressaillit une fois de plus en voyant l’un des conseillers de Cayleb oser lui parler ainsi. Très peu de souverains l’auraient toléré. Pourtant, Cayleb semblait encourager un tel comportement, du moins de la part de ses plus proches collaborateurs.

Et le fait qu’ils se montrent assez à l’aise et sûrs d’eux pour se conduire de cette façon n’est sans doute pas étranger à tout ce qu’il réussit à obtenir d’eux.

— Il se trouve que j’y ai un tout petit peu réfléchi, effectivement, dit Cayleb.

Malgré la gravité des événements qui les avaient réunis, plusieurs conseillers portèrent la main à la bouche pour dissimuler un sourire.

— En bref, nous devons réagir tout en réservant à Hektor de Corisande l’essentiel de notre puissance militaire. Par ailleurs, il est fondamental que notre riposte soit proportionnelle à la provocation. Nous aurons déjà du mal à faire accepter publiquement, du moins notre version des faits par rapport aux mensonges que le Groupe des quatre ne manquera pas d’élaborer pour justifier ses actes et rejeter la faute sur nous. Veillons par conséquent à ne pas faciliter la tâche de leurs porte-parole.

Même Mandoline hocha la tête. L’empereur poursuivit.

— Autant que nous sachions, Ferayd est le seul endroit où de telles horreurs ont eu lieu. Il est possible que l’avenir nous prouve le contraire, auquel cas il faudra reconsidérer notre position. Cependant, s’il s’avère que ce n’était qu’un drame isolé, nous n’avons de raisons d’en vouloir qu’au roi Zhames et à son royaume. Nous aurons peut-être à protester contre la saisie de nos navires par d’autres États, mais, d’après les lois internationales, notre réaction ne pourra aller plus loin, à moins qu’on ait délibérément et arbitrairement ôté la vie. Or c’est précisément ce qui semble s’être passé à Ferayd.

» S’ajoute à cela une légère… complication : tous les témoins s’accordent à dire que l’Inquisition est directement impliquée là-dedans. Mieux, les inquisiteurs auraient encouragé ce massacre. (L’expression du jeune empereur se fit lugubre, son regard dur comme le silex.) Quoi que puissent prétendre Clyntahn et le Groupe des quatre, ces prêtres avaient conscience d’inciter les soldats du roi Zhames à assassiner des femmes et des enfants. Voyez-vous, j’ai un peu de mal à croire un enfant coupable d’hérésie, quelle qu’ait été la conduite de ses parents. Il est grand temps, me semble-t-il, de rappeler à l’Inquisition ce qu’il est écrit dans la Charte sur le meurtre d’innocents. (Les yeux de pierre de Cayleb se rivèrent sur ceux de l’archevêque.) Le texte auquel je pense se trouve dans le Livre de Langhorne, n’est-ce pas, Maikel ? Chapitre XXIII, c’est bien cela ?

Le prélat l’étudia un instant du regard, puis hocha lentement la tête.

— Il me semble que vous faites référence au verset 56, Votre Majesté, dit-il. « Malheur aux meurtriers de l’innocence, car le sang des innocents crie à l’oreille et au cœur de Dieu. Ceux qui l’ont versé, Dieu les frappera sans retenir son geste. Mieux vaudrait pour eux qu’ils ne soient pas nés, car Sa malédiction est sur eux. Sa colère Le guidera jusqu’à eux et de la main du juste Il les réduira à néant. »

— Oui, c’est bien le passage que j’avais à l’esprit, fit Cayleb, sinistre.

— Pardonnez-moi, Votre Majesté, intervint le baron de La Chapelle-Blanche avec une extrême circonspection. Je…

— Rassurez-vous, Votre Seigneurie, je ne tiens pas toute la ville de Ferayd pour responsable de ces atrocités. Je ne vais pas pendre tous les chefs de famille vivant entre ses murs ! En revanche, j’entends bien demander des comptes à tous les coupables, quels qu’ils soient.

Un silence de mort régna pendant plusieurs secondes dans la salle du Conseil. Sharleyan étudia le visage de chacun des hommes assis autour de la table et ressentit leur émotion jusqu’au plus profond de son être. La Chapelle-Blanche avait l’air accablé. Un ou deux de ses collègues paraissaient pour le moins dubitatifs. Pourtant, elle ne décela chez eux que très peu de résistance.

Quoi d’étonnant à cela ? se dit-elle. Comme l’a fait remarquer La Chapelle-Blanche, nous sommes déjà en guerre contre l’Église, et ce avec assez de raisons pour vingt royaumes !

— Comment comptez-vous prouver cette culpabilité, Votre Majesté ? finit par lancer Staynair.

— Je ne suggère pas de choisir vingt ou trente prêtres loyalistes au hasard et de les pendre pour l’exemple, Maikel, répondit Cayleb, la mine un peu plus détendue, avant de renifler. Attention ! la tentation est parfois très forte, mais si nous nous refusons à punir sans preuve en Charis, le même principe doit aussi s’appliquer ailleurs, sauf si nous voulons être accusés à juste titre de nous comporter d’une manière tout aussi capricieuse et répréhensible que le Grand Inquisiteur. Tout révolté que je sois, je me refuse à me retrouver dans le même sac que Zhaspyr Clyntahn ! Cela dit, je n’imagine personne à Ferayd notamment au sein de l’Inquisition s’inquiéter outre mesure des conséquences possibles de ses actes. Je suppose par conséquent que nul n’a pris la peine d’étouffer l’affaire, du moins de façon efficace. Dès lors, l’heure est venue de montrer aux coupables et au Grand Inquisiteur qu’ils ont tort de se montrer si désinvoltes.

» Rien ne sera tenté sans preuves. Néanmoins, si des preuves existent et si nous mettons la main dessus, alors les hommes qui ont encouragé l’assassinat d’enfants charisiens sous les yeux de leurs parents subiront le sort que la justice réserve aux assassins d’enfants. Peu m’importe qui ils sont. Peu m’importe leur nom ou leur habit. Est-ce bien clair pour tout le monde ?

Il fit le tour de la table du regard. La Chapelle-Blanche avait l’air toujours aussi contrarié. Cependant, même lui affronta sans ciller le regard de silex de l’empereur, qui finit par hocher la tête.

— Parfait, murmura Cayleb.

Il prit une profonde inspiration et poursuivit sur un ton plus léger :

— Maintenant, je ne voudrais pas que mon refus d’agir sans preuves m’attire des accusations de mollesse de votre part. De fait, il me semble que le roi Zhames, Ferayd et le Delferahk en général ont mérité une bonne tape sur les doigts. Juste histoire de leur rappeler que nous ne sommes pas très contents d’eux non plus. Et puisqu’il faut que tout le monde profite de leur exemple, je veux que cette tape leur soit administrée avec la plus grande fermeté.

— De quelle façon, Votre Majesté ? s’enquit L’île-de-la-Glotte, prudent.

— Nous n’aurons pas besoin de toute la Marine pour envahir Corisande : juste de quoi garantir la sécurité des transports de troupes, plus assez d’unités légères pour nous couvrir et assurer le blocus des ports de Hektor. Malgré tous les efforts consentis pour remplacer sa flotte, il n’a pas eu le temps de faire construire plus d’une poignée de bâtiments. Pour l’instant. C’est d’ailleurs pour veiller à ce que cela ne change pas que je refuse de me laisser distraire de cet objectif.

» De notre côté, en revanche, nous avons en service plus de cinquante galions. J’imagine, Bryahn, que nous pourrions en affecter vingt ou trente à une opération parallèle à l’invasion de Corisande. Pour moi, nous devrions en confier le commandement à l’amiral de La Dent-de-Roche de sorte qu’il fasse part de nos… protestations au Delferahk. Il peut embarquer quelques fusiliers marins, aussi. Assez pour réduire en cendres tout le quartier du port de Ferayd, dirons-nous.

La voix de Cayleb était redevenue dure comme du fer sur la dernière phrase. Elle était pourtant plus tendre que le regard rivé sur L’île-de-la-Glotte.

— Je ne veux pas un nouveau massacre, Bryahn. Veillez à ce que vos officiers le comprennent bien. Que justice soit faite contre les gens que nous savons coupables, oui, mais je ne veux pas que nous nous laissions aller à des représailles sanglantes, ou à rien que nos ennemis puissent décrire comme telles. Je n’en doute pas, même si nous arrivons à ne pas avoir une goutte de sang sur les mains, le Groupe des quatre nous accusera d’avoir violé et assassiné la moitié de la ville, mais la vérité finira toujours par triompher. Dès lors, je tiens à ce que ce soit Clyntahn qui en supporte les conséquences, pas nous. Cela étant dit, j’entends qu’il ne reste plus un navire à flot dans le port ni un immeuble debout sur un rayon de deux milles à partir des quais. Est-ce bien clair ?

— Oui, Votre Majesté, répondit solennellement L’île-de-la-Glotte, sans une trace de légèreté.

— Bien. Par ailleurs, que tous nos capitaines militaires et corsaires sachent que la chasse est ouverte pour tout ce qui bat pavillon delferahkien. Là encore, je ne tolérerai aucune brutalité, aucune vengeance par le sang. Mais je ne veux plus un seul bateau de commerce du Delferahk sur les mers de Sanctuaire d’ici à deux mois.

— Bien, Votre Majesté.

— Si nous apprenons que d’autres royaumes ont traité nos marchands de la même façon que les Delferahkiens, ils subiront le même châtiment, un port après l’autre. Entre-temps, cependant, nous devons rester concentrés sur notre objectif principal, à savoir Corisande. Puisque vous êtes là, général Chermyn, que pouvez-vous nous dire là-dessus ?

— Tout se déroule comme prévu, Votre Majesté. À l’heure qu’il est, nous sommes en train de rassembler les bâtiments de transport. Par malheur, ce nouveau coup d’éclat du Groupe des quatre risque de nous avoir privés d’un grand nombre de navires marchands, ce qui nous ralentirait. En dehors de cette éventualité, toutefois, aucun problème n’est à signaler. Nous devrions avoir réuni le nombre d’hommes voulu à la date fixée, en tout cas.

— Euh… puis-je me permettre, Votre Majesté ? fit le prince Nahrmahn en levant une main potelée pour attirer poliment l’attention.

— Oui, Votre Altesse ?

— Je voudrais seulement souligner que je suis entièrement d’accord avec les priorités que vous venez d’établir. Par ailleurs, je voulais signaler que j’ai longtemps entretenu avec le grand-duc Tohmas une correspondance assidue.

— Quel genre de correspondance ? s’intéressa Cayleb.

— Oh ! il s’agissait d’échanges purement exploratoires, vous comprenez, entre moi-même, prince d’Émeraude, et lui, grand-duc de Zebediah, répondit Nahrmahn sur un ton de dédain. Tout cela remonte évidemment à bien avant l’intégration d’Émeraude à l’empire. À vrai dire, nous avons commencé à nous écrire avant que les « Chevaliers des Terres du Temple » fassent appel à mes services et à ceux de Sa Grâce pour les récents… désagréments. Nous sommes cependant restés en contact, et ce jusqu’à il y a très peu, en fait.

— Je vois.

Sharleyan le remarqua, Cayleb ne quittait pas Nahrmahn des yeux. Le comte de Havre-Gris, lui, préféra examiner son souverain. Peut-être n’était-ce qu’une impression de la part de l’impératrice, mais, l’espace d’un instant, le regard du premier conseiller sembla glisser par-dessus l’épaule de l’empereur.

— Et quelle était la nature de cette correspondance ? insista Cayleb sans laisser le temps à son épouse de réfléchir au sens de ce regard.

— Comme je l’ai dit, il s’agissait de banalités exploratoires. Néanmoins, d’après certaines de nos discussions, je soupçonne le grand-duc d’être prêt à se montrer plus raisonnable que vos conseillers et vous semblez l’en croire capable. À vrai dire, je me demande s’il ne serait pas disposé à offrir au haut-amiral de L’île-de-la-Glotte et au général Chermyn une base avancée plus proche de Corisande que le serait, disons, Chisholm.

— Je vois, dit lentement Cayleb.

Il pencha la tête sur le côté en étudiant d’un air songeur les traits du futur beau-père de son frère cadet. Enfin, il opina du chef.

— Il faudra m’en dire davantage sur cette correspondance, Votre Altesse. Cela dit, si cette possibilité est réelle, elle pourrait se révéler des plus précieuse.

Nahrmahn ne dit rien, préférant signifier son acquiescement d’une discrète inclinaison de la tête.

— Très bien, décida Cayleb d’un air résolu en posant les mains à plat sur la table du Conseil pour en reculer son siège. Je crois que cela met un terme à tout ce que nous avions à nous dire. Messieurs ?

Un murmure d’acquiescement général s’éleva de l’assemblée. C’était toujours le cas, bien entendu, songea Merlin en se demandant ce qui se passerait si l’un des conseillers de Cayleb venait un jour à entrer en désaccord avec lui.

— Dans ce cas, reprit l’empereur, je vous demanderai de bien vouloir nous excuser, Sa Grâce et moi. Nous avons rendez-vous avec les survivants de Ferayd.

Il eut une moue attristée, puis ses narines frémirent comme il se levait en tendant la main à Sharleyan pour l’aider à se mettre debout à son tour.

— J’espère qu’apprendre que le Delferahk et Ferayd regretteront bientôt leur conduite leur offrira un peu de réconfort. En tout cas, cela m’en procurera énormément de le leur annoncer !

L'alliance des hérétiques
titlepage.xhtml
Weber, David [Sanctuaire-2] L'Alliance des heretiques_split_000.htm
Weber, David [Sanctuaire-2] L'Alliance des heretiques_split_001.htm
Weber, David [Sanctuaire-2] L'Alliance des heretiques_split_002.htm
Weber, David [Sanctuaire-2] L'Alliance des heretiques_split_003.htm
Weber, David [Sanctuaire-2] L'Alliance des heretiques_split_004.htm
Weber, David [Sanctuaire-2] L'Alliance des heretiques_split_005.htm
Weber, David [Sanctuaire-2] L'Alliance des heretiques_split_006.htm
Weber, David [Sanctuaire-2] L'Alliance des heretiques_split_007.htm
Weber, David [Sanctuaire-2] L'Alliance des heretiques_split_008.htm
Weber, David [Sanctuaire-2] L'Alliance des heretiques_split_009.htm
Weber, David [Sanctuaire-2] L'Alliance des heretiques_split_010.htm
Weber, David [Sanctuaire-2] L'Alliance des heretiques_split_011.htm
Weber, David [Sanctuaire-2] L'Alliance des heretiques_split_012.htm
Weber, David [Sanctuaire-2] L'Alliance des heretiques_split_013.htm
Weber, David [Sanctuaire-2] L'Alliance des heretiques_split_014.htm
Weber, David [Sanctuaire-2] L'Alliance des heretiques_split_015.htm
Weber, David [Sanctuaire-2] L'Alliance des heretiques_split_016.htm
Weber, David [Sanctuaire-2] L'Alliance des heretiques_split_017.htm
Weber, David [Sanctuaire-2] L'Alliance des heretiques_split_018.htm
Weber, David [Sanctuaire-2] L'Alliance des heretiques_split_019_split_000.htm
Weber, David [Sanctuaire-2] L'Alliance des heretiques_split_019_split_001.htm
Weber, David [Sanctuaire-2] L'Alliance des heretiques_split_020.htm
Weber, David [Sanctuaire-2] L'Alliance des heretiques_split_021_split_000.htm
Weber, David [Sanctuaire-2] L'Alliance des heretiques_split_021_split_001.htm
Weber, David [Sanctuaire-2] L'Alliance des heretiques_split_022.htm
Weber, David [Sanctuaire-2] L'Alliance des heretiques_split_023.htm
Weber, David [Sanctuaire-2] L'Alliance des heretiques_split_024.htm
Weber, David [Sanctuaire-2] L'Alliance des heretiques_split_025.htm
Weber, David [Sanctuaire-2] L'Alliance des heretiques_split_026.htm
Weber, David [Sanctuaire-2] L'Alliance des heretiques_split_027.htm
Weber, David [Sanctuaire-2] L'Alliance des heretiques_split_028.htm
Weber, David [Sanctuaire-2] L'Alliance des heretiques_split_029.htm
Weber, David [Sanctuaire-2] L'Alliance des heretiques_split_030.htm
Weber, David [Sanctuaire-2] L'Alliance des heretiques_split_031.htm
Weber, David [Sanctuaire-2] L'Alliance des heretiques_split_032.htm
Weber, David [Sanctuaire-2] L'Alliance des heretiques_split_033.htm
Weber, David [Sanctuaire-2] L'Alliance des heretiques_split_034.htm
Weber, David [Sanctuaire-2] L'Alliance des heretiques_split_035.htm